La succession de Jiang Zemin, la réélection de George Bush et les élections à Taiwan ont créé un nouveau contexte pour le développement des relations entre Taipei et Pékin. Deux colloques, à Paris et à Madrid, ont voulu cerner leur évolution. Les conclusions sont plutôt sombres
Le départ soudain du président Jiang Zemin [江澤民] de la scène politique chinoise, la reconduction (à peine moins surprenante pour beaucoup) de George Bush pour un second mandat à la Maison-Blanche, et les adieux, attendus mais déplorés, de Colin Powell au secrétariat d'Etat américain ont, quelques mois après la réélection du président Chen Shui-bian [陳水扁], achevé de planter le nouveau décor dans lequel les relations sino-taiwanaises sont appelées à se développer au cours des quatre prochaines années. Il était donc on ne peut plus opportun de réexaminer celles-ci pour en déterminer l'évolution prévisible. C'est à cet exercice de haute voltige que se sont livrés une quinzaine de spécialistes internationaux réunis à Paris, le 23 novembre, puis à Madrid, deux jours plus tard, à l'initiative de l'Alliance européenne pour les Etudes asiatiques (EAAS) basée à Leyde, aux Pays-Bas.
Comme devait le souligner d'entrée de jeu à Paris Linda Jakobson, chargée de recherche à l'Institut finlandais des affaires internationales, le mot anglais qui revint le plus souvent à Paris pour qualifier l'état des rapports entre la Chine continentale et Taiwan, grim (sinistre, menaçant), n'incitait pas vraiment à l'optimisme. La réflexion qui se poursuivit à Madrid n'inspira pas un jugement fort différent. Tout au plus pourra-t-on objecter que les deux colloques se tinrent avant les législatives du 11 décembre à Taiwan et qu'en privant le Parti démocrate-progressiste (DPP) d'une majorité parlementaire, celles-ci peuvent avoir favorisé une légère accalmie en court-circuitant les projets de réforme constitutionnelle et de référendum national du président Chen Shui-bian qui irritaient au plus haut point la direction chinoise à Pékin. C'est, en tout cas, une des lectures possibles des résultats du scrutin.
Si ces élections n'ont donc pas versé d'huile sur le feu, l'apaisement n'est, cependant, que relatif. Linda Jakobson pointe, en effet, des obstacles structurels qui empêchent des progrès significatifs à plus ou moins long terme dans les relations entre les deux rives. Selon elle, les compromis nécessaires pour sortir de l'impasse actuelle ne sauraient êtres forgés que par des dirigeants qui ont à la fois une vision et une grande confiance en eux-mêmes. Or, le nouveau numéro un chinois, Hu Jintao [胡錦濤], est loin encore d'avoir consolidé ses positions. Le journaliste spécialisé Willy Lam [林和立] ajoute que Hu Jintao n'a pas l'envergure d'un Mao Zedong [毛澤東] ou d'un Deng Xiaoping [鄧小平], ni même celle d'un Hu Yaobang [胡耀邦] ou d'un Zhao Ziyang [趙紫陽] (deux de ses prédécesseurs à la tête du Parti communiste). Ce n'est pas un visionnaire ou un grand politique, mais plutôt un gestionnaire prudent et modéré qui devra avant tout donner des gages d'orthodoxie et de fiabilité aux différents cercles du pouvoir à Pékin, à commencer par l'armée, celui-ci présidant désormais la Commission militaire centrale à la place de Jiang Zemin.
Quant à Chen Shui-bian, poursuit Linda Jakobson, il est sans doute plus sûr de lui et désireux de laisser sa marque dans l'Histoire, mais il est entravé par des contraintes à la fois internes et externes. Il doit, d'une part, tenir compte des divergences profondes au sein de la société taiwanaise à propos des relations avec Pékin. Il lui faut, d'autre part, prendre en considération les pressions de Washington. Les Américains entendent, en effet, préserver des rapports mutuellement avantageux avec la république populaire de Chine et, plus encore, prévenir toute escalade dans le détroit de Taiwan qui serait susceptible d'entraîner les Etats-Unis dans un conflit armé. Les propos tenus par Colin Powell dans deux interviews télévisées (sur CNN, puis sur la chaîne Phoenix de Hongkong) lors de sa visite d'adieu à Pékin, le 25 octobre, n'ont pu, à cet égard, que faire l'effet d'une douche froide au palais présidentiel à Taipei puisque le secrétaire d'Etat américain non seulement proclamait l'opposition de Washington à toute velléité d'indépendance mais déniait à Taiwan l'exercice de la souveraineté en tant que nation.
Le rôle actif des Etats-Unis est précisément une autre des cinq conditions nécessaires, selon Linda Jakobson, pour parvenir à un règlement politique de la crise sino-taiwanaise. Encore faut-il que ce rôle soit constant et cohérent. Or, le durcissement apparent de la position américaine tel qu'il ressort des propos controversés du secrétaire d'Etat, après que l'administration Bush eut multiplié les marques de soutien à Taipei, contribue à entretenir le doute sur les intentions réelles de Washington. Il est vrai que les propos de Colin Powell sont ceux d'un ministre démissionnaire et qui s'est trouvé plus d'une fois en porte-à-faux par rapport au courant dominant au sein de l'équipe gouvernementale. Ils n'en relancent pas moins le débat sur la politique chinoise de Washington et mettent en lumière l'affrontement récurrent entre ceux qui privilégient l'accommodement avec Pékin et ceux pour qui il n'est pas dans l'intérêt de l'Amérique de favoriser la réunification chinoise.
Outre le rôle dévolu aux Etats-Unis et la présence, à Pékin comme à Taipei, de dirigeants suffisamment clairvoyants pour imaginer des compromis et suffisamment forts pour les imposer, Linda Jakobson cite encore, au nombre des conditions à réunir, une réforme démocratique sur le continent, l'intégration économique entre les deux rives et le sentiment d'appartenir, de part et d'autre, à une « Grande Chine ». Des objectifs certes lointains qui amènent la sinologue finlandaise à préconiser, dans l'intervalle, des gestes de bonne volonté de nature à détendre l'atmosphère. Elle recommande ainsi aux autorités chinoises d'associer Taiwan à la célébration des Jeux olympiques de 2008 en lui laissant, à titre symbolique, l'organisation d'une épreuve, celle du base-ball, par exemple, un sport dont on connaît la popularité dans l'île mais qui, en revanche, laisse largement indifférents les Chinois du continent. Linda Jakobson considère aussi qu'une participation taiwanaise à l'une des prochaines missions spatiales chinoises contribuerait non seulement à resserrer la coopération technique et scientifique entre les deux rives mais aussi à nourrir ce fameux sentiment d'appartenance à une « Grande Chine », si l'on en juge par la ferveur patriotique soulevée à Hongkong par la visite de Yang Liwei [楊利偉], le premier astronaute chinois. Enfin, un voyage historique à Taipei du Premier ministre chinois, Wen Jiabao [溫家寶], pourrait, selon elle, briser la glace de façon décisive.
Il reste à voir dans quelle mesure la nouvelle direction chinoise à Pékin est prête à lancer de tels signaux. S'il cumule désormais tous les pouvoirs à la tête du Parti, de l'Etat et de l'armée, Hu Jintao n'est pas pour autant parfaitement maître de la situation. Willy Lam estime qu'il sera moins enclin que son prédécesseur, Jiang Zemin, à rechercher les bons offices de Washington, et pense qu'il pourrait se montrer plus agressif sur la question de Taiwan. En affectant de considérer l'option militaire pour résoudre celle-ci, il s'agit naturellement moins de réellement préparer une offensive contre l'île que de créer les conditions psychologiques favorables à un règlement politique aux conditions de Pékin. Le président chinois fait ainsi d'une pierre deux coups : il donne aux militaires l'illusion de peser dans la balance tout en plaçant la république populaire en position de force pour négocier.
La Chine est dans une situation idéale pour mener ce jeu car, constate Willy Lam comme la plupart des analystes, le temps joue en sa faveur. Pour autant qu'on ne prenne pas à Taipei de décision irrémédiable qui l'obligerait à intervenir militairement et Washington, qui a tout intérêt à empêcher un tel scénario, s'emploie à y calmer les esprits , la Chine peut se contenter d'attendre. Elle cueillera Taiwan comme un fruit mûr le jour où l'évolution politique et socio-économique sur le continent aura suffisamment rapproché les niveaux et styles de vie, où le volume des échanges et le degré d'intégration économique auront rendu l'île et le continent interdépendants, où le pouvoir d'attraction et la force de persuasion de Pékin auront privé Taipei de tout allié diplomatique et de toute existence officielle sur la scène internationale.
Dans l'intervalle, la Chine progresse patiemment dans la réalisation de cet objectif. Elle se fait toujours plus intimidante en gonflant ses arsenaux, en stockant toujours plus de missiles dans ses bases du Fujian et du Jiangxi, en réclamant la levée de l'embargo européen sur les armes (levée dont, au-delà de la question de principe, on ne voit pas l'utilité, sinon celle d'accroître la pression sur Taiwan). Elle joue à fond la carte de la séduction économique, même si, comme devait le montrer de façon saisissante à Madrid Liao Ran [廖燃], chercheur auprès d'une organisation spécialisée dans la lutte contre la corruption, Transparency International, une part phénoménale des investissements étrangers en Chine sert au blanchiment d'argent. Elle mène surtout une diplomatie active qui vise à évincer Taipei de ses deux dernières redoutes : l'Afrique noire et, plus encore, l'Amérique latine où un tiers des investissements provient désormais de la république populaire. Il est significatif que Hu Jintao, qui a jusqu'ici peu voyagé, se soit déjà rendu dans cette partie du monde, profitant du sommet de l'APEC (le forum de Coopération économique Asie-Pacifique) pour effectuer des visites hautement médiatiques au Chili, en Argentine et au Brésil. Willy Lam estime que les gouvernements d'Amérique centrale ne résisteront plus longtemps aux pressants appels des milieux d'affaires à reconnaître Pékin. Et de prédire que le premier à succomber aux sirènes chinoises sera le Salvador.
On sait que cette offensive diplomatique s'accompagne d'un tir de barrage contre les tentatives de Taipei de réintégrer le giron des Nations unies ou d'obtenir un statut d'observateur auprès de l'Organisation mondiale de la santé. Professeur de l'Ecole d'études asiatiques dépendant de la Stockholm School of Economics, Tom Hart ne voit, certes, rien de répréhensible dans le fait que la Chine ait élevé la réunification au rang d'objectif politique national, à cette réserve près, devait-il préciser à Madrid, que le but est légitime tant qu'il est poursuivi avec des moyens légitimes. Or, Tom Hart trouve dangereux qu'un Etat cherche à contester des pertes territoriales plus d'un siècle après qu'elles aient été subies. Il s'inquiète aussi de la mauvaise perception que semblent avoir les dirigeants à Pékin de l'essor d'une identité taiwanaise et des effets produits par plus de dix ans de démocratisation dans l'île. Il s'insurge enfin contre l'obligation qui est faite aux gouvernements étrangers de souscrire au dogme de « la Chine unique », lequel ne constitue pas, selon lui, une description appropriée de la réalité d'aujourd'hui. Partant, nul ne devrait accepter de le tenir pour vrai.
Comme Pékin impose la reconnaissance d'« une seule Chine » comme préalable à l'ouverture de négociations, Taipei est dans l'impossibilité de renouer le dialogue. Toutefois, devait expliquer Alexander Huang [黃介正], vice-ministre des Affaires continentales (l'instance du gouvernement taiwanais chargée d'élaborer la politique à l'égard de la Chine), cela ne signifie aucunement que Taiwan est opposée à la réunification. Celle-ci est une option parmi d'autres et un gouvernement démocratique se doit de garder toutes les options ouvertes, pour cette génération et pour les suivantes. Pour Alexander Huang, sachant que le temps joue en sa faveur, la Chine n'a tout simplement pas envie de discuter malgré les gestes d'ouverture que multiplient les autorités de Taipei. Et de citer l'accréditation des journalistes continentaux à Taiwan et la retenue observée par les garde-côtes face aux intrusions des navires chinois dans le Détroit.
Cette analyse n'est naturellement pas partagée par le professeur Shi Yinhong [石印紅], de l'Université populaire, à Pékin. Pour lui, la seule chose dont la Chine a réellement besoin, c'est précisément l'acceptation du « principe de la Chine unique », qui est d'une importance vitale, aux yeux de la direction chinoise, pour empêcher l'indépendance de l'île. Si la Chine s'engageait dans un dialogue sans obtenir au préalable cette reconnaissance, estime Shi Yinhong, elle ne pourrait qu'en sortir perdante, et pour trois raisons au moins : la négociation renforcerait considérablement la stature politique de Chen Shui-bian et du DPP ; elle restaurerait la connivence entre Washington et Taipei alors que les relations bilatérales ont passablement souffert de la tentative de Taiwan de changer le statu quo ; elle affaiblirait sérieusement le consensus qui existe en Chine continentale contre l'indépendance taiwanaise.
Dans ces conditions, on ne peut logiquement attendre de Pékin qu'une intransigeance sans faille. D'autant plus que le gouvernement chinois a le sentiment, si l'on en croit les conclusions de Shi Yinhong, que les forces indépendantistes à Taiwan ont réalisé leur plus grande percée à ce jour, ce qui exige de la Chine qu'elle déploie à son tour ses plus grands efforts pour contrecarrer pareille évolution. Elle doit se préparer, affirme le professeur Shi Yinhong, « en termes de volonté et de puissance nationales pour éviter de se faire damer le pion et afin de gagner ainsi le temps nécessaire pour régler la question de manière pacifique et d'une façon compatible avec le souhait commun des populations de part et d'autre du Détroit ».
En décourageant des options radicales, les élections législatives du 11 décembre à Taiwan ont peut-être contribué elles aussi à gagner du temps. Il reste néanmoins à voir ce qu'on entend, à Pékin, par « préparation d'un règlement pacifique de la question taiwanaise »...■